Premier Forum Adolescences de la Fondation Wyeth pour la santé de l'enfant et de l'adolescent.
Le 12 mai 2005, la Fondation Wyeth a réuni des spécialistes de l'adolescence dans ses différentes
composantes, langage, santé, communication.., sur le thème du point de bascule et de son repérage.
INTRODUCTION C. GRISCELLI
Le point de bascule, c'est le « processus » au terme duquel l'adolescent choisit ou non, de prendre un risque grave pour sa santé et parfois même sa vie.
Mais, quelle est cette goutte d'eau qui fait déborder le vase. Le « qui suis-je ? » de la peur de l'avenir, le « où vais-je » ? de l'insécurité émotionnelle ou le « qui m'aime ? ».
Pour l'éviter, peut-on définir et repérer cette goutte de trop ?
Pour réfléchir sur des faits, des impressions ou des souvenirs de jeunes adultes, la Fondation Wyeth a souhaité mesurer et identifier ce que sont, vraiment, les difficultés des adolescents de 2005.
Les problèmes des adolescents, l'état des lieux
En partenariat avec le Fil Santé Jeunes, IPSOS Santé a réalisé pour la Fondation Wyeth une étude sur un échantillon de 803 adolescents. Cette étude nous apprend que :
- 53% des jeunes rencontrent des problèmes importants,
- les problèmes sont d'abord familiaux (57%), scolaires (35%) et sentimentaux (30%),
- les problèmes psychologiques et de dépendance touchent 12% des jeunes,
- les problèmes perçus comme les plus graves, soient les dépendances (53%), les problèmes familiaux (28%) et psychologiques (11%), ne sont pas les plus fréquents,
- il existe une typologie des problèmes : pour les filles, plus familiaux et sentimentaux ; pour les garçons, plus scolaires ou de dépendance.
Ainsi, 96% des adolescents déclarent « avoir beaucoup d'amis », 81% « se sentent bien à l'école », 80% peuvent « facilement parler avec leurs parents » et 74% sont «le plus souvent satisfaits de ce qui leur arrive ». Quand ils ont des difficultés, les adolescents peuvent compter sur leurs pairs dont 71% se sentent concernés par leurs difficultés.
A 80%, ils aident ceux qui le leur demandent, même si c'est plutôt (64%) ou très difficile (12%). Cette aide est jugée plutôt efficace à 71% et très efficace à 13%. Mais cette solidarité entre adolescent ne dédouane pas les adultes de la leur.
Pour éclairer ces chiffres bruts, la Fondation a souhaité les enrichir par des récits de vie d'adolescents qui ont basculé et qui s'en sont sortis. C'est à partir de ces chiffres et de mots d'adolescents que les experts réunis par la Fondation Wyeth ont réfléchi et échangé avec la salle sur ce point de bascule, notamment avec des adolescents concernés.
Etre adolescent en 2005
Pour Olivier Galland, sociologue au CNRS, l'adolescence, c'est :
- se détacher de ses parents tout en restant dépendant, notamment économiquement,
- acquérir l'autonomie en perdant les repères rassurants que sont les contrôles du temps du primaire,
- choisir ses relations avant ses actions,
- s'agréger à un groupe au sein du collège,
- s'identifier à ce groupe par le vêtement et le langage,
- appréhender l'autre sexe,
- comprendre que l'égalité des chances est imparfaite.
Pour le pédopsychiatre Marcel Rufo, l'adolescence est le moment où l'existence d'un projet fait la différence entre ceux qui vont bien et les autres. L'adolescent exprime d'autant moins bien ce projet que « les portes » entre enfance et adolescence sont confuses ou ont même totalement explosé.
Jean-Maxence Granier, sémioticien, précise qu'Internet a ouvert la chambre de l'adolescent sur le monde et non sur la famille. Il projette son intimité vers l'extérieur sans être armé pour l'assumer.
Pour Gregory Salinger, la messagerie instantanée accroît cette force du moment. Ses codes en éloignent les parents qui ne les maîtrisent pas. Les adolescents sont ainsi entourés, mais virtuellement. C'est en particulier le cas des blogs non modérés qui ne posent pas de frontière entre le privé et le public.
Tantôt proche, tantôt éloigné, l'adolescent joue à l'élastique avec les adultes. Ceux-ci risquent d'être trop éloignés au moment où ils devraient être proches.
Le pédopsychiatre Philippe Jeammet s'interroge sur les raisons qui conduisent l'adolescent à se saboter en se faisant du mal pour exister.
Pourquoi bascule t'on ?
Les adolescents ressentent deux angoisses existentielles: celle de n'être personne et celle de fusionner avec les autres.
Pour Philippe Jeammet, l'adolescent veut à la fois exister par l'autre et ne pas en avoir besoin, car le besoin de recevoir aliène l'autonomie. Ces angoisses sont réelles et l'adolescent demande plus souvent l'écoute que l'action, notamment celle des parents. Comme le rappelle Marcel Rufo, ce n'est pas en évitant les sources d'angoisse qu'on évitera l'angoisse. Pour se trouver, l'adolescent à besoin des limites que lui posent ses parents.
Pour éviter la bascule, Marie Choquet, épidémiologiste, précise que ce n'est pas aux seules conduites à risque observables qu'il faut s'attacher mais aussi à celles qui sont intériorisées, notamment avant l'adolescence. Jeanne Etiemble, directeur des expertises collectives de l'INSERM, considère ainsi comme essentiel de repérer dès les plus jeune âge les signes annonciateurs d'un mal vivre : chute des résultats scolaires, repli sur toi, aléas de poids ou modification du comportement.
Pour Martine Bungener, sociologue et économiste de la santé, il faut appréhender la santé de l'enfant de manière globale, à la fois biologique, psychologique et sociale. Si cette écoute doit impliquer tout l'entourage de l'adolescent, Marcel Rufo souligne qu'il ne faut pas pour autant faire de l'adolescent en difficulté une star quand il est en crise et une vedette quand il s'en est sorti. Pour éviter une période difficile à l'adolescent, ses contemporains ont un rôle essentiel à jouer.
Brigitte Cadéac, directeur du Fil Santé Jeunes, rappelle que dans 3/4 des cas, les adolescents demandent l'aide de leurs pairs, lesquels répondent le plus souvent présents en écoutant et en partageant leurs expériences.
Quand on recherche l'autonomie, plus qu'aux adultes mêmes bienveillants, c'est à ses contemporains qu'on en appelle. Cependant, comme le souligne Jeanne Etiemble, même si l'aide que les adolescents reçoivent de leurs camarades est souvent efficace, elle n'en est pas moins risquée si elle n'est pas contrôlée. L'adolescence est l'âge où l'on imite sans toujours bien discerner…
De ces échanges, se dégagent 4 pistes de travail pour la Fondation Wyeth et ses partenaires :
- le passage de l'enfance à l'adolescence, vu sous l'angle de la prévention, du dépistage et de la promotion de la santé,
- la formation interdisciplinaire des différents intervenants,
- la représentation médiatique de l'adolescent dans la société car cette représentation est utilisée par les adolescents pour se construire une image,
- la rétrospection du jeune adulte pour reconstruire son histoire et identifier ses points de réussite, d'échec ou de blocage.

